Je vous souhaite de sauter dans le vide

J’ai deux filles.

En toute objectivité, elles sont les plus gentilles et attentionnées d’la terre. Elles aiment sans blocage, sans barrière, sans non-dit, sans mensonge, sans «pas certain», sans arrière goût amer d’une histoire mal terminée. Elles aiment, tout simplement. Parce que l’amour c’est beau, c’est vrai. C’est un dessin rempli de je t’aime. C’est des sourires partout, parce que rire c’est drôle, comme dit ma fille. C’est d’se coller, ensemble, parce qu’elles ont déjà compris que ça bâtit une boussole magique pour pas qu’le bonheur s’égare. Parce que ça réchauffe le coeur quand y’é tricotté un peu plus mou que d’habitude.

Mais un jour, elles vivront d’la gêne quand je leur dirai «J’vous aime les minous». Ma plus vieille ne trippera plus de se faire appeler «gros pet». Tsé. Un jour, elles ne crieront pas «dégueu !!!!!!!» quand elles verront deux personnes s’embrasser. Oh que non. Un jour, elles aimeront d’une autre façon. L’humain appelle ça être en amour.

Je les croirai quand j’aurai droit au «C’est l’homme de ma vie» et au «C’est le meilleur gars de la terre». J’voudrais les protéger de toutes ces fois où leur coeur s’émiettera. Où elles se demanderont comment leur corps fait pour jeter autant de larmes dans leurs yeux. J’voudrais jamais qu’un jour, la doudou qui recouvre leur coeur soit un ice pack de mauvais souvenirs. Que leurs yeux égratignés de plein de pas-beau les empêchent de voir le rose qu’la vie leur garoche dessus. Qu’elles ne veulent plus y croire. Parce que vous le savez, vous autres aussi, on a tous déjà dit le plus grand mensonge de l’histoire de l’humanité; « Je ne crois plus en l’amour.»

Mes filles auront mal. Elles feront mal, probablement. Elles le savent pas mais l’amour, les hommes, les femmes, pis tout c’qui vient avec ce mélange est encore plus dur que les additions qu’elles tentent de faire à l’école. J’sais même pas si elles savent que ça s’peut, aimer quelqu’un sans que c’te quelqu’un là les aime en retour. Y’ont jamais fait face, après un je t’aime, à un je t’aime pas, désolé. Et j’ai pas beaucoup, un peu hâte, que ça leur arrive. J’te dirais que c’est pas dans le haut de la liste des moments de vie que j’leur souhaite. C’est une coche en bas d’avoir une gastro pendant trois mois.

Mais mes filles vivront du beau partout dans leur corps, aussi. Y’aura du précieux et d’la chair de poule qui se graveront dans le sourire. Elles vivront un jour la peur, le frisson qui traverse partout en-dedans, de penser qu’un jour celui qui fait dodo dans leur lit pourrait quitter. Parce que y’a rien de pire que de voir la place vide à côté de toi dans le lit et se souvenir. Se souvenir d’une odeur, d’un bon matin et de toutes les fois où t’as fait l’amour comme si ta vie en dépendait.

Un jour, elles se sentiront belles à travers les yeux d’un humain. Pis ce sera pas moi, l’humain en question. Elles se sentiront uniques dans la vie de quelqu’un. Elles auront envie de crier à l’univers et peut-être même plus loin encore, qu’elles sont heureuses. Tsé, toi aussi tu t’es déjà senti comme ça. J’le sais. On le sait tous. Mais on oublie que ça peut s’enfuir, si on se fie trop que ça partira jamais.

Malgré les peurs, les peines et les j’suis en p’tite boule à pleurer le reste de ma vie, je souhaite qu’elles aiment. Qu’elles tombent, qu’elles pleurent et qu’elles se relèvent pour toujours croire. Qu’elles prient pour qu’le bonheur qu’elles vivent se paralyse partout dans leur vie. Qu’elles se tatouent dans la tête un «Je pensais pas que ça existait un gars comme lui». Qu’elles n’aient pas peur, de risquer, de se jeter dans le vide pour la simple raison qu’elles ne peuvent répondre à la question «Comment c’te gars-là fait pour me faire autant d’effet».

Pis c’est même pas obligatoire d’avoir une réponse à cette question. Fais juste le vivre, c’te feeling-là, de pas tout savoir et de t’en foutre. C’est ça, vivre.  Les filles, j’vous souhaite de vous garocher dans ce vide. Parce que ce sera le vide le plus rempli de toute votre vie.

J’vous aime les minous.

[Source de l’image :  Papa je t’aime par Nicolas Marchildon]

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