Grosse à temps plein

L’autre fois, j’étais avec une nouvelle amie qui, disons-le… Je dirais qu’elle est… enrobée, «pas en shape», pas mince, pas grosse, mais… Mais oui, « tu peux l’dire : j’suis grosse », qu’elle m’a dit. C’est avec des mots crus et vrais qu’elle m’a confié une partie de sa jeunesse et de sa vie au quotidien, alors qu’elle souffrait en silence. Ce n’est pas elle qui a mis le mot « grosse » sur son corps, et par le fait même sur sa personne, mais plutôt des « camarades » de classe, lorsqu’elle était au primaire. J’ai envie de dire, toute une franche « camaraderie » que tu avais là! C’est eux qui, dès un jeune âge, lui ont mis et remis en pleine face une image d’elle dévalorisante et jugée comme inadéquate. C’est à partir de ce moment-là qu’elle s’est questionnée sur la notion de beauté : si elle était grosse, était-elle belle ou pas belle?

Plus tard, avec le temps, le fait d’avoir un copain ou non a pris beaucoup d’ampleur pour elle. C’était une chose qu’elle pouvait contrôler, ou du moins inventer auprès des gens. Pour qu’elle ait accès à une légitimité, une reconnaissance de la part des autres, ce à quoi elle n’avait pas accès par son poids non conforme. Son poids qui faisait qu’à l’instar de ses amies, elle ne pouvait pas montrer son ventre ou encore échanger du linge avec elles. Sa grosseur qui faisait en sorte qu’elle ne croyait pas pouvoir espérer être aimée pour ce qu’elle était.  Toutes les parcelles de son corps prenaient le dessus de qui elle était comme personne.

Jusqu’à récemment, elle m’a avoué que son rapport à son corps était malsain. Que ce dernier prenait trop de place. Que chaque infime partie d’elle-même était comptée, pesée. Qu’elle a toujours voulu se faire petite pour qu’on oublie sa corporalité. Et c’est là que j’ai compris, naïve que j’étais me direz-vous, mais j’ai compris qu’être grosse, c’est être « grosse à temps plein ».  Ce n’est pas seulement lorsque la personne se regarde nue devant son miroir et veut détourner le regard, c’est partout dans le regard des autres. C’est être dans le métro et vouloir s’asseoir en coin pour laisser plus de place à autrui, c’est vouloir faire l’amour dans le noir par peur de déplaire, c’est ne pas faire du sport par crainte d’être jugé dans sa façon de bouger, c’est ne plus savoir comment s’habiller pour se camoufler, c’est tout ça, et plus encore. Ce qui change, c’est le rapport au monde. C’est le rapport à l’autre. C’est la relation d’altérité. C’est donner un pouvoir immense à l’autre sur sa propre vie. Ne plus être maître de soi-même et vivre dans une crainte constante tout en laissant place à n’importe qui, n’importe quand, d’être critiqué.

Si je partage ceci avec vous, c’est que son histoire me touche énormément. Ce sujet délicat, dont l’adjectif « grosse » peut être remplacé par ce que vous voulez et être accordé au masculin, me place dans un profond malaise quant à notre société. Dans n’importe quelle situation, quand on est mal dans sa peau et que le contact avec autrui est sujet à être ostracisé, il est parfois plus facile de se retrouver dans une relation malsaine.

Ce que j’aurais eu envie de te dire, mon amie, si je t’avais connue plus tôt, c’est que tu vaux la peine. Ne laisse pas les autres te dire qui tu es. Ne te laisse pas te définir par des crétins qui répondent oui à une société remplie de normes et de règles qui t’excluent. Prends le temps de t’aimer pour qui tu es et surtout pas pour ce que les autres veulent que tu sois.

[Source de l’image : StockSnap]

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