Les fausses couches amoureuses

Je n’avais rien à écrire ce mois-ci, jusqu’à ce soir. Tout allait bien, des petits doutes par ci par là, mais rien d’alarmant. Et tout à coup, ça m’est tombé dessus, en plein « Blind Pig », rue Ontario. Je pense que je fais des fausses couches amoureuses. Le terme et l’image sont peut-être lourds, mais c’est ce que j’ai trouvé qui se rapprochait le plus de comment je me sentais après chaque échec amoureux. Je sais que la douleur n’est pas la même, mais je vais essayer de l’expliquer.

Au début, quand tu rencontres quelqu’un, t’en parles pas trop parce que tu ne sais pas s’il va rester, si tu vas le garder, s’il va « s’accrocher ». Plus les jours passent, plus tu te fais à l’idée de lui dans ta vie, tu commences à faire des plans dans ta tête, à t’attacher tranquillement, à en parler à ton monde. Dire à quel point t’es bien et heureuse et tout à coup, tu le perds. Il ne te donne plus de nouvelles ou encore te dit que ça ne fitte plus et il te laisse avec un vide dans le ventre. Et c’est là que les gens te regardent avec un peu de peine et de pitié dans tes yeux. Parce qu’ils savent le nombre de fausses couches amoureuses que tu as vécues et te disent : « La prochaine fois sera la bonne. C’était juste pas le bon timing. »

Est-ce qu’il devrait y avoir une règle non écrite, comme lorsqu’on apprend qu’on est enceinte, qui dit d’attendre trois mois avant d’en parler? L’espèce de trois premiers mois où tu te retiens malgré toi à faire des projets, juste au cas. Les débuts incertains où t’as aucune idée de ce qui va arriver. Les trois mois réglementaires avant d’aller chez le médecin pour qu’il te confirme que oui, c’est bon, le bébé est OK. Devrait-on faire ça avec l’amour aussi? Attendre trois mois, et s’il n’a pas l’air de vouloir partir, le match est bon?

Le problème, c’est qu’on est tellement heureux quand ça nous arrive enfin, qu’on a juste envie d’en parler, de se projeter dans le futur. Parce que oui, les filles, on a tendance à faire ça! On aime ça les scénarios, nous. Et pour vrai, trois mois, c’est long pour rester dans le secret, pour ne pas le vivre à fond. Sauf que chaque fois, ça fait de plus en plus mal quand ça ne marche pas.

Au fait, le coeur peut éclater et se remodeler combien de fois, à votre avis? Est-ce qu’un jour, comme lorsqu’on perd plusieurs bébés et qu’on accepte douloureusement que notre corps ne semble pas fait pour en avoir, on décide que notre coeur n’est pas fait pour aimer? Est-ce qu’on finit par abandonner l’idée de vivre une relation à deux? Avec les enfants, on peut toujours adopter, mais avec l’amour, il y a quoi comme solution? Les amitiés ne remplacent pas l’amour, aussi fortes soient-elles. Et l’amour d’un enfant non plus. Il reste quoi, alors?

Je viens de vivre une nouvelle fausse couche amoureuse. Je m’étais pourtant protégé le coeur, mais il a su dire les bons mots pour que je me laisse aller un peu. Pour que j’en parle un peu. Puis, j’ai pleuré. Je n’ai pas pleuré pour lui, parce que je le connaissais à peine. J’ai pleuré par épuisement du recommencement. Par épuisement de faire confiance en la vie, en abaissant mon mur, pour laisser entrer quelqu’un et que finalement, un tsunami vienne tout détruire en une seule phrase.

Le corps d’une femme est fait fort, son coeur aussi, mais jusqu’à quel point? Plus on vit d’échecs, plus on a peur des échecs. Plus on devient anxieux devant le moindre signe, le moindre doute. Une crainte qui ne fait que grandir de fois en fois. Même si on veut faire confiance que cette fois-ci c’est la bonne, notre cerveau veut juste se protéger, parce qu’il se souvient des fois d’avant, des échecs qu’on a fini par surmonter.

Bref, je pense que pour les prochaines fois, parce que ben oui, c’est sûr qu’il va y avoir des prochaines fois (parce que le coeur ne comprend fucking jamais rien!), je vais faire la même chose que lorsqu’on apprend qu’on est enceinte. Je vais essayer. Je vais attendre trois mois avant même de prononcer son nom à qui que ce soit. Trois mois, le temps qu’il soit bien accroché dans mon ventre. Le temps de sentir son coeur. Et à ce moment là, je pourrai commencer à exhiber mon bonheur, comme les futures mamans exhibent leurs bédaines!

Mais une question me reste : après combien de fausses couches amoureuses finit-on par se dire que l’amour, ce n’est pas pour nous?

[Source de l’image: Scars of heart par Delphine Devos]

10 Comments

  • Vincent Lachance dit :

    Je crois que c’est possible en effet de se dire au bout d’un moment, non pas de l’amour au sens large, mais que la vie de couple ne soit pas pour nous. Au fil des expériences décevantes et des hormones qui finissent par se calmer, on finit par comprendre que la vie à deux, ce n’est pas un passage obligé, ce n’est qu’une option de vie parmi d’autres. La dernière fois où je me suis senti chanboulé par une femme, je venais à peine de la rencontrer. Je ne croyais pas que ça pouvait m’arriver encore, mais n’ayant pas trouvé d’indice d’intérêt mutuel, j’ai dû me faire à l’idée que ça ne me causerait que plus de souffrance de nourrir cette passion complètement irrationnelle. Est-ce à cause de cet arrêt des procédures de mon propre chef que maintenant, c’est le calme plat, je ne pourrais le dire. C’est certain qu’il risque d’y avoir toujours ce sentiment non finalisé, de toute façon je n’aurais aucun moyen de la recontacter, et je dois avouer que maintenant, quand je pense à mon célibat, il y a un sentiment de paix qui vient en moi et ça fait du bien! C’est trop difficile d’être amoureux à sens unique, je ne dis pas que je ne songe pas à rencontrer, ça fera toujours parti de nos gênes de perpétuer notre lignée, mais la motivation ne se rend plus à l’action sur ce sujet. Pour combien de temps, je n’en sais rien, est-ce que j’ai atteint mon quota, je ne pourrais le dire, mais une chose est certaine, c’est libérateur de ne plus se torturer avec ça, le moins souvent possible en tous cas.

    • Karine dit :

      C’est la première fois que j’entends (je lis) quelqu’un qui a semble avoir atteint les mêmes conclusions que moi…c’est un peu triste, mais tout de même bien de se savoir comprise.

      Combien de fausses couches peut-on endurer? Combien de bébé mort né? Chacun a son quota personnel je crois et on ne le connais que lorsqu’on l’a atteint. Il est cependant clair que d’une fois à l’autre le corps et l’esprit s’affaiblissent et ça devient de plus en plus difficile à surmonter. Jusqu’à ce que l’on sache, qu’on ne peut pas revivre ça, que ça nous tuera.

  • Andreanne dit :

    Je lis beaucoup depuis 35 jours. Livres, textes, articles qui me font réfléchir sur ma personne. Qu’est ce que je veux ? Qu’est ce que j’ai vraiment besoin ? Ce soir, ton texte me fait réfléchir.
    Ca fait 35 jours que le gars que j’aimais et que j’aime encore m’a laissée. Parce que ses sentiments n’étaient pas aussi forts que les miens.
    Cette fois-là je m’étais dit prends ton temps. Protège-toi. Mais on veut y croire hein ? Je me disais « C’est enfin mon tour. » Je nous voyais ensemble à construire une relation saine. Oui je me suis fait plein de scénarios 😉 Mais pas celui qu’il allait me laisser.
    Quand je l’ai vu pour la dernière fois, je lui ai dit que peut-être qu’éventuellement je me dirais que c’est un des plus beaux cadeau que la vie me ferait cette rupture …

    Ca fait 35 jours que je me suis choisie. Que j’ai décidé que basta! J’apprends à vivre avec moi-même.

    Tu parles de 3 mois avant de parler d’une nouvelle relation. J’espère bien me rendre à minimum 3 mois avec moi-même, toute seule. Pas de fréquentation, d’appels à un ex, de magasinage sur un site de rencontre, de spottage dans un bar. Juste moi.
    Ce soir ton texte m’a fait pleurer. Parce que ca décrit si bien toutes les fois où ça n’a pas fonctionné.
    Tu écris bien.
    J’ai pleuré mais en dedans yavait quand même du beau. Parce que je sais que ce que je fais présentement est important pour moi.
    J’ose espérer que c’était ma dernière fausse couche amoureuse…
    Merci Isabelle xxx

    • Isabelle Tessier dit :

      merci à toi, j’espère pour toi que c’était ta dernière ! J’espère aussi qu’on ne fini jamais par y croire, tout à coup que ça y est !

  • Mina simo dit :

    Il y a eu un temps ou je voulais trop…il y a eu ce temps ou la vie ma jouée un tour a plusieurs reprise… Et il y a eu ce temps ou je ny voyais plus rien et enfin ce temps ou je ne resentais presque plus rien…
    Car trop d’echec dans mon bagage dans cette partie de vie, ma menée a éteindre la lumiere pour enfin vivre la paix intérieur.

  • Marianne dit :

    Je commente rarement les textes, voire jamais. Mais le tien a tellement visé juste que je voulais prendre une minute pour te le dire. Merci ! C’est simple, c’est peut-être même trop simple, mais j’ai envie de te dire merci.

  • Josée dit :

    Je viens de vivre un événement qui m’a amenée à me poser cette même question : devrais-je attendre 3 mois comme les femmes enceintes avant de parler de ma nouvelle flamme?!! Et voilà que je tombe sur votre article, extrêmement bien écrit!! Ma dernière relation a été comme une grossesse. Après deux semaines, j’ai pensé le perdre. Finalement, c’est à 8 mois que je l’ai perdu, ça a fait très mal. J’ai rencontré quelqu’un d’autre dernièrement, et je sens qu’il n’est pas « accroché » lui non plus… J’ai comme des saignements… Et je regrette d’en avoir parlé aussitôt. On ne devient pas insensibles aux fausses-couches, mais on apprivoise l’idée que la grossesse ne se rendra peut-être jamais à terme. Merci pour cet article qui transmet bien la douleur qu’on peut ressentir, même après quelques semaines de fréquentation.

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